Une Valeur Universelle Exceptionnelle

Une Valeur Universelle Exceptionnelle

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Pour être inscrit sur la Liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO, un site candidat doit justifier, à partir des critères proposés par l'Unesco, d'une « Valeur Universelle Exceptionnelle » (VUE). Le Comité national des Biens Français a confirmé la VUE de Nîmes en avril 2014.

Synthèse

 

Ancienne colonie de statut latin établie au 1er siècle av J.C. sur la Via Domitia reliant l’Italie à l’Espagne, Nîmes conserve un ensemble monumental antique considérable, associé à un riche substrat archéologique, témoignage de première importance de la civilisation romaine aux premiers temps de l'Empire. Amphithéâtre, Maison Carrée, Temple de Diane (Augusteum) et Tour Magne associée aux vestiges des murs et portes de la ville sont si insignes que Nîmes, visitée et étudiée au moins depuis le XVIe siècle, a été qualifiée et perçue par les voyageurs et l’érudition européenne comme une ville que l’on visite pour ses «antiquités», qui s’expose au regard extérieur et organise de façon récurrente, en tout cas à partir du XVIIIe siècle, son espace public en fonction de cette identité.
Conservés et réutilisés au cours des siècles, ces monuments romains ont orienté et structuré le développement urbain de Nîmes comme ils ont indéniablement, par leur proximité directe, nourri son écriture architecturale depuis le Moyen Âge.
Nîmes constitue ainsi un exemple éminent d’ensemble urbain modelé de façon récurrente par un héritage antique, encore présent et jusqu’à nos jours réinterprété. Cette influence ne relève pas seulement de la citation ou de la reproduction de motifs stylistiques mais atteste très tôt de l’émergence d’une conscience patrimoniale spécifique qui a ancré jusqu’à nos jours les pratiques architecturales, urbaines et culturelles nîmoises dans la référence à l’Antiquité.

Critère (ii) : Par leur incidence sur l’organisation de l’espace urbain nîmois et la production de son écriture architecturale, les édifices antiques nîmois illustrent remarquablement l’influence que l'architecture et les arts de l'Antiquité ont exercée sur l'art occidental jusqu'à nos jours, tant par leur diversité typologique que par leur permanence dans le temps. A l’espace urbain actuel ainsi modelé par ses monuments romains, Nîmes juxtapose en outre les modèles antiques qui en sont la source.

Critère (iv) : Nîmes conserve un ensemble monumental antique particulièrement évocateur de la civilisation romaine aux premiers temps de l'Empire. L’« Augusteum » est l’exemple le mieux conservé dans l’ensemble de l’Occident romain et l’un des plus précoces. Le décor intérieur du Temple de Diane donne l’idée la plus précise de ce que pouvait être l’ordonnance et l’ornementation internes des temples romains de l’époque augustéenne. La Maison Carrée est le plus ancien et le mieux conservé parmi tous les temples consacrés au culte dynastique. L’amphithéâtre est l’un des plus complets et parfaitement conservé. Enfin, le « castellum aquae », château d’eau autrefois alimenté par l’aqueduc de Nîmes dont fait partie le Pont du Gard, apparaît comme un précieux témoignage de l’hydraulique antique et ne connaît pas d’ouvrage analogue dans les provinces occidentales de l’Empire. En outre, ces monuments et l’ensemble des vestiges urbains et domestiques ont eu une influence telle que Nîmes s’affirme comme une ville patrimoniale conçue avec ces édifices, sources de son développement urbain et de son identité.

Intégrité et authenticité

L'intégrité et l'authenticité des monuments romains de Nîmes sont exceptionnelles. Le temple dit la Maison Carrée est l'édifice culturel sans doute le mieux conservé du monde romain. Restauré dès le XVIIème, puis aux XVIIIème, XIXème et XXIème siècles, il a conservé, par-delà ces interventions qui ont complété ou réparé ce qui devait l'être, une proportion exceptionnelle de sa substance d'origine.
L'Amphithéâtre dit les Arènes, transformé en forteresse et envahi dès le haut Moyen-Âge par de nombreuses constructions, a été dégagé de 1786 à 1809, et a révélé une structure très largement conservée. Les restaurations importantes des XIXème et XXème siècles ont contribué de façon très conséquente à sa conservation.
Le sanctuaire de la Fontaine, avec l'édifice dit autrefois «Temple de Diane », ruiné en partie durant les guerres de Religion, a été l'objet d'un dégagement dans la première moitié du XVIIIème siècle, qui a révélé les vestiges antiques de l'Augusteum pris pour base de la constitution d'un des plus beaux jardins français du XVIIIème siècle, conservant le tracé et en partie la forme de l'ensemble antique.
Nîmes conserve en outre de façon dense et évidente les traces de la prise en considération constante, de son passé antique comme source d'inspiration pour son architecture et son urbanisme.
Si les Guerres de Religion ont endommagé de façon importante la façade de la cathédrale, construite au XIIème siècle dans un style antiquisant surprenant, la restauration opérée dès le XVIIème siècle lui a redonné son caractère original, dans un souci remarquable de rétablissement de l'état ancien.
L'architecture civile des XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles, bien conservée et protégée par un Secteur Sauvegardé, témoigne abondamment de la persistance de références au style et au répertoire ornemental de l'Antiquité.
Enfin, si les grands aménagements du début du XIXème siècle, qui ont reformulé l'espace urbain en le centrant autour des monuments antiques, ont quelquefois été bouleversés, l'ensemble en subsiste encore aujourd'hui de façon significative. L’architecture des principaux édifices publics qui les accompagnent (Palais de Justice, gare, Carré d'Art, etc.) se veut, là encore, héritière des valeurs artistiques attachées au prestige du passé romain.

Comparaison avec des biens similaires

Jalon important dans le réseau des villes romaines de l'Europe occidentale, Nîmes se singularise avant tout par l'ambition et l'harmonie qui ont présidé à l'intégration permanente de ses monuments antiques dans le développement de son urbanisme depuis la fin de l'Antiquité jusqu'à l'époque actuelle.
Les monuments gallo-romains ont été valorisés et utilisés à la fois, pour assurer harmonieusement les liaisons entre les quartiers anciens et les extensions de la ville depuis le XVIIIème siècle et servir un projet urbain qui continue de se développer dans la permanence d'un dialogue entre patrimoine antique et réalisations contemporaines. Nîmes constitue à ce titre l'un des exemples les plus représentatifs d'une agglomération romaine de l'époque impériale dont le caractère s'est conservé à travers le regard des siècles.

Peu de villes à travers le monde offrent l'image d'ensembles monumentaux antiques aussi complets structurant le paysage contemporain.

Des villes aux monuments romains prestigieux, mais qui n'ont pas, ou peu, été conservés.

En dépit de l'incontestable richesse de ses collections archéologiques, Narbonne n'a malheureusement pas conservé la parure monumentale prestigieuse qui devait la désigner comme la capitale de la première province fondée par Rome en Gaule. Quant à Béziers, la ville romaine s'est directement superposée à l'oppidum celtibère installé sur une colline facile à protéger, mais par la suite le maintien de l'occupation humaine sur le même site, durant des siècles, n'a pas permis la préservation des monuments antiques.

Des villes au patrimoine antique important, mais dont l'impact sur le développement urbain est limité.

D'autres villes du Sud de la France sont connues par la présence d'un ou deux monuments romains isolés. S'ils sont parfois très spectaculaires comme le théâtre et l'arc de triomphe d'Orange, le trétrapyle de Cavaillon, l'arc de triomphe de Carpentras, le théâtre de Vienne..., ils apparaissent néanmoins comme des témoins d'un passé antique isolés dans les agglomérations modernes, dont le visiteur perçoit en conséquence moins nettement la « romanité ».

Dans d'autres lieux, des vestiges importants du patrimoine antique subsistent mais les développements urbains se sont produits à côté d'eux, sans les intégrer.
Le site de Glanum (arc de triomphe et mausolée), à côté de Saint-Rémy-de-Provence en est un bon exemple. Comme Nîmes, il a été doté de monuments luxueux sous le règne d'Auguste, mais son déclin s'est amorcé dès le Ier siècle de notre ère et le lieu a été abandonné vers 270.
La cité voisine d'Arles offre assurément l'élément de comparaison le plus proche. Son patrimoine bâti antique, inscrit au Patrimoine Mondial de l'Unesco, s'intègre dans la ville à l'instar de celui de la cité nîmoise. Cependant ceux-ci n'ont pas joué un rôle structurant lors des extensions successives de la ville. L'Amphithéâtre et le Théâtre Antique sont enclavés dans la vieille ville. Le rempart urbain médiéval encore présent n'a pas permis la même ouverture urbaine qu'à Nîmes. Le Cirque romain est lui séparé de la ville par le tracé de l'autoroute.
Au-delà de nos frontières, Nîmes peut tout à fait légitimement être comparée à des villes en Espagne ou en Italie qui possèdent un héritage antique encore très présent et inscrites à ce titre au Patrimoine Mondial de l'Unesco, comme Vérone, avec laquelle elle est jumelée, mais aussi Trèves, Tarragone, Mérida ou encore ailleurs à Split et à Istanbul. Une des spécificités de Nîmes par rapport à ces villes réside dans l'exploitation originale du répertoire décoratif hérité de l'Antiquité. Certes, les Nîmois n'ont pas hésité comme dans bien d'autres villes d'origine antique, à placer en réemploi sur les façades de leurs maisons des éléments sculptés ou des stèles exhumés lors de travaux divers. Mais par ailleurs, depuis le Moyen-Âge, les sculpteurs se sont inspirés, des modèles antiques pour orner maisons, églises, édifices publics, souvent en réinterprétant ces modèles avec fantaisie. En témoigne encore le fronton d'époque romane de la cathédrale ou encore le gracieux portique du Château Fadaise, influencé par celui de la Maison Carrée, mais adapté aux proportions et à la typologie d'une «folie» du XVIIème siècle. Ici et là à travers la ville, les exemples abondent de ces savoureuses réinterprétations des éléments antiques : masques de lions grimaçants à la porte du 9 rue de la Madeleine, héritiers un peu naïfs de ceux de la corniche de la Maison Carrée ; curieuses colonnes à l'intérieur de la chapelle des Jésuites, avec leurs chapiteaux copiant ceux de l'intérieur du Temple de Diane ; réemplois courants par les architectes aux rez-de-chaussée des successions d'arcades «feintes» qui semblent inspirées par le rythme de celles de l'Amphithéâtre. Toutes proportions gardées, Nîmes s'identifie assez bien à Rome pour la mise en valeur de ses édifices antiques et leur intégration à un urbanisme à grande échelle. Comme en témoignent à Rome la perspective sur le Colisée de la Via dei Fori Imperiali, l'organisation des îlots d'immeubles autour de la Piazza Navona, qui a gardé la forme du cirque de Domitien, les larges avenues qui ceinturent ou traversent l'ancien Forum et l'articulent avec les quartiers plus récents.
Pour les deux villes, les préoccupations urbanistiques se sont doublées d'une symbolique forte : valoriser leurs monuments antiques et les intégrer harmonieusement aux espaces publics modernes, c'est aussi affirmer par-delà les siècles le renouveau du statut prestigieux qu'elles avaient durant l'Antiquité.
Nîmes se distingue par le fait qu'elle a conservé plusieurs types de monuments dont il n'existe plus que de rares exemplaires dans le monde : l'Augusteum de la Fontaine, le Castellum et bien sûr la Maison Carrée, véritable bijou de l'antiquité, dans un état de conservation remarquable.
Les Jardins de la Fontaine (1740-1754) sont l'un des premiers jardins publics qui aient été réalisés, dans le but de servir d'écrin aux vestiges du sanctuaire antique exhumés lors du dégagement de la source, mais aussi d'en ouvrir l'accès à tous.
Si nous pouvons déplorer que les vestiges antiques aient été alors remaniés, le jardin n'en est pas moins à la mesure de l'urbanisme de prestige déployé dans l'Antiquité : le groupe sculpté du Nymphée détermine un axe prolongé par un large Cours Neuf (actuelle avenue Jean-Jaurès) créant une perspective vers le sud et posant les bases des futurs développements urbains. Ce désir de renouer avec la beauté et la dimension de la ville antique est une des constantes de l'urbanisme nîmois à partir du XVIIIème siècle. La mise en valeur des monuments romains sera poursuivie avec constance au XIXème siècle et l'urbanisme contemporain se développe également dans ce même esprit.

Nîmes a su mettre en œuvre sa propre démarche de valorisation et de partage de son patrimoine gallo-romain, d'une manière qui, grâce à ses notables et érudits épris d'archéologie, attentifs à une réorganisation urbaine intégrant les monuments antiques au devenir de leur ville, rend hommage à la richesse de son passé et permet à celui-ci d'être porteur de sens au présent.

 

 


Le comité scientifique

Un comité scientifique composé de spécialistes de l’histoire, de l’architecture et de l’urbanisme de l’Antiquité à nos jours, a été mis en place pour déterminer et approfondir l’axe scientifique de la candidature.

  • Pierre GROS, membre honoraire de l’Institut Universitaire de France, professeur émérite de l’Institut de Recherche sur l’Architecture Antique (IRAA) à l’Université de Provence. Spécialiste de l’architecture romaine, de l’urbanisme et de la structure de la ville romaine. 

  • Olivier POISSON, Conservateur général du Patrimoine, Ministère de la Culture et de la Communication

  • Yves ESQUIEU, professeur d'histoire de l'art et d'archéologie médiévale à l'université de Provence, membre du laboratoire d’Archéologie Médiévale et Moderne en Méditerranée (LA3M). Spécialiste des quartiers canoniaux, de l'habitat et de la ville au Moyen Âge et de l'archéologie du bâti.

  • Bernard GAUTHIEZ, professeur des universités, enseignant à l’Université Jean Moulin Lyon 3, architecte et urbaniste de l’État (A.U.E.). Directeur du Centre de recherche en géographie et aménagement (Lyon 3). Spécialiste de la morphogenèse des formes urbaines.

  • Pierre PINON, architecte, docteur de 3e cycle en archéologie, docteur ès lettres (Université Paris-IV Sorbonne, Histoire du monde moderne et contemporain), spécialiste de l'histoire de l'urbanisme parisien, enseignant à l'École d'architecture de Paris-La Défense, puis à l’école de Paris-Belleville, directeur de recherche au CNRS. 

  • Jean-Claude GOLVIN, architecte, archéologue et directeur de recherche émérite au CNRS. Membre de l’Institut de recherche Ausonius rattaché à l’Université de Bordeaux III. Spécialiste des amphithéâtres et des restitutions de cités et monuments antiques au moyen de l’aquarelle.